Fantastique
Ouvrons la porte de l'imaginaire
2.jpg

MuŠaloun, 52X45cm, Emms 2024

Le tableau et l’histoire

Quand les oeuvres d’un sculpteur et d’un dessinateur Tchèques sont détournées, une histoire se crée.

Le Maharal de Prague, grand sage et immortel, succombe au parfum d’une rose tendue par sa petite-fille.
Le jour et la nuit s’opposent et se combinent, dans le cercle infini et lumineux de la vie et de la mort.



Cet article au complet peut être téléchargé sur la page de téléchargement .

Une vidéo est postée sur Youtube .




Le concept


3.jpg

Une mouette sur chaque tableau, c’est le peintre en prise avec son sujet

Déviations

Le projet s'appelle Odhylky, Déviations en français. L'idée est de dévier une représentation de Prague en quelque chose de différent.
Vous croyez voir, et finalement, c'est autre chose.

Le principe se rapporte au surréalisme, en mettant de côté les théories psychanalytiques, et en transformant une réalité en une réalité augmentée.
Par réalité augmentée, j'entends une représentation plus forte que la réalité.
Si l'effet est réussi, la proposition imprègne au spectateur une vision à laquelle il reviendra, en se disant "C'était quoi l'idée?".

Au total, le carnet Odchylky est composé de 10 déviations, MuŠaloun est la 3ème d’entre elles.

La statue du Rabbin Löw

J’ai été interpelé par une statue réalisée par Ladislav Šaloun.
Elle se trouve bien en évidence à l'angle sud-ouest de la façade de l'Hôtel de Ville de Prague.

Elle est imposante d'une hauteur totale de 6 mètres avec le socle, 3m60 pour la statue seule.
Šaloun est un sculpteur Tchèque du début du XXème siècle. Il est notamment l'auteur de la statue de Jan Hus sur la Place de la Vieille Ville à Prague.
Il a voyagé en France et en Italie, et suivi l’influence de Rodin et de l’Art Nouveau.

Le thème de la statue est la mort du Maharal.
Sa mort est symbolisée par la jeune fille nue qui tient une rose «dont le parfum provoque sa fin».
Il y a un petit chien dans l'autre côté de la statue, mais aucune description de la signification du chien n'est donnée.


Pour interpréter la statue, je passe de longs moments à l'observer, la photographier. J'imagine dans les détails de la pierre les traits que je vais sélectionner.
Je n'aime pas le visage de la femme, ni le positionnement du chien. Ce n'est pas grave je les recomposerai.

4.jpg

Statue de Judah Loew ben Bezalel par Ladislav Šaloun

Les volutes de Mucha

Alfons Mucha est contemporain de Ladislav. Alfons débute comme graphiste en Moravie et en Autriche, pour des publicitaires et des catalogues.
Ses affiches de Sarah Bernhardt à Paris lui confèrent une renommée qui le conduit jusqu'aux Etats Unis avant son retour à Prague.

A partir de 1896, il intègre des éléments traditionnels de son pays d’origine sous forme de robes, de fleurs et autres motifs botaniques inspirés de l’art et de l’artisanat populaire moraves.


Les halos, très présents, rappellent les icônes byzantines (selon Mucha, l’art byzantin est au fondement de la civilisation slave), tandis que les courbes et les dessins géométriques évoquent le décor des églises baroques tchèques.
Je sélectionne les marqueurs de son style :

  • la structure de l’affiche découpée en long rectangles,
  • le halo central,
  • les volutes sur le bas de la toge,
  • le titre en bas du dessin,
  • les fleurs en motifs végétaux complexes.
5-s.jpg

Moët & Chandon (1899) - Alfons Mucha


Le dessin

Je commence par une étude de la statue sous différents angles, et réalise un dessin en noir et blanc.

6-s.jpg

Etude en noir et blanc

Les personnages

Selon mon processus habituel, je travaille sur tablette graphique en hachurant les zones sombres.

7-s.jpg

Dessin du visage du Rabbin.

J’aime beaucoup ces moments de dessin qui sont intenses.
C’est le moment où le dessin m’apparaît.

Je place les lignes de forces, les traits pleins qui amènent la dynamique du dessin.
Les hachures donnent une première idée des valeurs dans la composition.

Avec des motifs différents, elles sont précises, et peuvent être ajustées.

Sur ce dessin, j’ai rempli les personnages avec des dégradés de blanc, en coloré le fond en sépia.
Tel un essai au fusain, les zones blanches servent de repères plus tard pour l’aquarelle.
Enfin, je souligne le contour des silhouettes, c’est un des marqueurs de Mucha.

8-s.jpg

Les silhouettes sont bordées d’un contour noir.


La mise en page

Le sujet une fois réalisé, je m’attelle à la composition du fond. La plupart des affiches de Mucha sont très verticales, tandis que mon dessin est au format paysage.

9-s.jpg

Structure de la page



Le composant principal du dessin est le halo, un grand cercle qui détoure le sujet.

Autour de ce cercle, je construis une série de rectangles et de cercles, en séparant une partie supérieure (le jour) d’une partie inférieure (la nuit).
Parce que le dessin raconte une histoire, et la mise en page permet de l’exprimer.

10-s.jpg

Vitrail de synagogue

11-s.jpg

Etoile au tracé infini



Pour l’élaboration du motif, je me suis inspiré des vitraux de synagogues. Les motifs seront 12 étoiles, réparties sur le cercle principal comme les heures de l’horloge.

L’étoile se rapporte au ruban de Möbius, parce qu’en suivant sont tracé, on parcoure toutes les pointes en passant indéfiniment au-dessus et en dessous du tracé précédent.

Le tracé infini de l’étoile symbolise l’immortalité du Rabbin.


L’aquarelle


12.jpg

Aquarelle 26x36cm, carnet Odchylky

Déviations

J’ai peint une première version de 26X36cm ci-contre pour le carnet Odchylky.

Mais pour cet article, je me réfère à une deuxième version de l’aquarelle. Les dimensions sont deux fois plus importantes (52X45 cm).

Avec cette 2ème version, j’avais un espace plus grand d’expression, et l’expérience de la 1ère version pour améliorer les couleurs et mes techniques d’aquarelle.

Les personnages

13.jpg

Rabbin Juda Loew ben Bezalel

L’aquarelle commence avec la peinture du Rabbin Juda Loew ben Bezalel.
J’ai cherché à quoi pouvait ressembler les vêtements d’un rabbin du XVIème siècle, et opté pour des couleurs assez neutres.

L’étole blanche imprime le caractère religieux et souligne la prestance verticale du personnage.

Pour en augmenter l’effet, j’allonge la coiffe pour qu’elle sorte du cercle en fond.

Le chien

Sur la statue, le chien est un cerbère de l’enfer.

Dans mon dessin, c’est un allié du Rabbin, symbole de fidélité.
Je me suis donc éloigné de la représentation de Šaloun, et lui ai dessiné une tête sympathique. Les coloris sont un dégradé du brun de Vandyke vers l’outremer.

16.jpg

Le chien du Rabbin

15-s.jpg

La jeune femme

La jeune femme

La jeune femme, selon la légende, est la petite-fille du rabbin.
Le Maharal avait découvert le secret de la vie. Il avait façonné un golem d’argile, qui s’animait à chaque fois que le rabbin plaçait un écrit dans sa bouche.
Selon la légende, le rabbin était immortel, jusqu’à ce que sa propre petite-fille lui fasse respirer une rose au parfum mortel.
Le corps de la jeune femme forme une ligne en S, depuis son bras gauche jusqu’à sa cheville. Cette ligne est marquée par un contour noir, et un éclat de lumière sur le bras et le bas du corps.
Le visage est de trois-quarts, son regard plonge vers son grand-père.


14.jpg

Les couleurs de l'aquarelle

Choix des pigments


Les couleurs sont celles utilisées pour tous les tableaux d’Odchylky.


Les gris sont obtenus par un mélange de bleu outremer avec du brun de Vandyke.


Pour y amener des nuances, j’y ajoute au choix du bleu Winsor ou du violet.


La plupart des ombres sont amenées par du bleu outremer.

Les fleurs


17.jpg

Les roses bleues et blanches ont une signification dans le tableau.

Les roses bleues symbolisent la magie, la sorcellerie.
Les roses blanches représentent la mort, mais également l’innocence.

16.jpg

La Rose (1898), Mucha

Les formes végétales sont inspirées du tableau de Mucha, la Rose (1898).

Pour marquer un effet de contre-plongée, les roses du milieu sont grossies, tandis que celles en haut du tableau sont rapetissées.
Celles du bas sont à une échelle normale.

Les feuilles sont dans des teintes émeraudes et orangées.
Pour qu’elles se détachent du fond, les volumes sont contrastés par des dégradés, et chaque ensemble est bordé d’un contour noir.

20-s.jpg

Les fleurs du bas se détachent sur un fond noir

18.jpg

les roses du milieu sont grossies



Les cercles


21.jpg

Les cercles se répondent dans toute la composition.

  1. Les ronds noirs : ce sont des dégradés brun vers bleu, ils représentent la mort.
  2. Extrémités des rectangles de fond : ils font la transition entre la nuit et le jour.
  3. Les motifs du halo : ils sont constitués d’un ensemble de ronds concentriques.
  4. Les mouettes, sur fond azur : c’est la vie, qui répond aux cercles noirs du bas.

Les dégradés bleus et bruns


Le fond est dominé par deux couleurs qui varient en intensité. Les deux points en bas de la peinture reprennent exactement les mêmes pigments.
La limitation des couleurs rend un fond sobre, qui fait ressortir les sujets.

J’explique le symbole des couleurs, en les décrivant du haut vers le bas :

  1. Le haut du ciel est clair, tendant d’un gris vers un bleu outremer.

  2. Le gris vire à l’orange. C’est toujours la zone de jour, et le brun chaud symbolise un rayon de soleil.
  3. Commence la zone de la nuit. Le brun chaud est refroidi par le bleu outremer, le soleil devient terre.
  4. La terre noircit. En intensifiant les pigments de brun de Vandyke et de bleu outremer, on obtient un noir profond, et le bleu domine.
  5. Sur le bas de l’image le bleu s’estompe pour s’éclaircir complètement, comme un éclair de lune.
22.jpg




Un tableau devrait parler par lui-même.

Cependant, j’espère que les commentaires facilitent les intentions et le processus de création.




Je suis très honoré que la Déviation n°3 ait trouvé une admiratrice, et j'ai pris un réel plaisir à reproduire ce tableau sur un plus grand format.


23.jpg

MuŠaloun, 52X45cm, Emms 2024